CONTE
« Ma petite lapine s’appelait Roussette, forcément, elle avait un joli pelage roux. Ses deux oreilles étaient un peu roses, et son derrière tout blanc.
Papa et tonton lui avaient fait une jolie cabane…et même un petit enclos attenant, tout au bout du champ du gros Louis en bordure d’une haie sauvage remplie de papillons. A travers les planches disjointes elle pouvait voir les fleurs des champs ou chiper un brin d’herbe verte. Elle était tout à fait heureuse là dedans.
Mais un jour que je lui apportais des pissenlits avec un peu de pain rassis, je ne la trouvai plus.. ..pourtant la porte était bien refermée …peut-être le vent…. ?? Je la cherchai partout dans les buissons, dans le champ. Quand la nuit fut venue, avec une lampe électrique, je l’ai cherchée encore longtemps.
Tout à coup il me sembla entendre un doux froufrou. Je l’appelai doucement. Rien ! mais derrière une touffe d’ortie…j’entendis comme une petite voix qui disait : reviens demain, reviens à la même heure. ..Juste à 10 heures, je n’ai qu’une petite seconde pour venir ici, là derrière la grosse taupinière.
Le lendemain, à l’heure dite j’étais là toute tremblante …rien ! Je collai mon oreille sur la terre douce et tiède ; il y eut comme un petit clic, comme une bouche qui s’ouvre et comme un petit tunnel qui s’enfonçait sous la terre. Je m’y sentis glisser, c’était tout à fait lisse, je glissais la tête en avant, il y avait comme un velours de mousse de chaque côté pour y appuyer mes mains… Devant moi filait une touffe de poils roux avec un petit derrière blanc et j’entendis un cri : je suis tombée dans le Croc-matin ! Viens ! Ce Croc-matin me fit très peur mais c’était bien Roussette qui m’appelait.
Cela dura longtemps. On contourna de grosses racines, puis des cloisons en béton, on entendait parfois des bruits de conversation, des moteurs de camions, je crois être passée sous l’autoroute… j’avais la gorge de plus en plus serrée mais je voyais le petit derrière blanc et je savais que je devais le suivre.
On arriva enfin en un grand espace circulaire. Tout autour s’alignaient des petites cases bien propres, réparties par sections.
Il y avait celle des lapins morts de mort naturelle, leurs petits nez encore tout rose faisaient semblant de respirer.
Plus loin et bien plus grande était celle des lapins morts de mort violente. Sur une épitaphe on lisait : chasseurs ayez pitié des animaux.
Puis celle des morts de la myxomatose ou d’autres maladies, mélangés avec ceux qu’on n’avait pas assez aimés où c’était mis : « Défense d’entrer. »
Alors Roussette m’a dit : j’ai parcouru des kilomètres, je suis allée aux antipodes pour chercher une sortie mais chaque fois je me retrouve près de la taupinière que tu connais, là où je t’attends. Il faut que tu m’aides à sortir d’ici Reviens demain à la même heure.
Nous avons fait tant de voyages. Nous en avons fait ainsi je ne sais combien.
Pourtant un matin au dessus du trou de la taupe il y avait une grosse touffe de poils blonds, je les ai écartés tout doucement…je savais que c’était les enfants de Roussette si petits, si petits, à peine comme un doigt de la main... j’ai attendu, attendu encore, je voulais revoir Roussette mais je l’ai jamais revue.
Je crois qu’elle attendait que je sois partie pour venir les nourrir car maintenant il y a plein de petits lapins qui gambadent dans la prairie. »