29.6.09

Voyage témoignage

Cuba,
Ce fut une échappée, comme un gros trou de lumière en cette fin d'hiver où le thermomètre venait de descendre jusqu'à moins douze, treize, que notre voyage à Cuba, du 17 02 au 04.03 85.

Les Caraïbes, le soleil des tropiques, Cuba, Fidel Castro, il restait encore un peu de magie, un peu d'énigme dans ces mots malgré ma prudence blasée devant les horizons qui leurrent et j'avais, sans ennui, préparé les pantalons et les robes du soleil, joué d'une petite angoisse fictive, à l'idée de l'aventure en terre si lointaine, accepté l'excitation joyeuse des départs orchestrés par Pascal et Maryse venus nous accompagner à Orly.
Et je n'ai rien eu à dire d'urgent pendant ces deux semaines.
Mes plaisirs, s'ils furent parfois réels, ne furent pas encombrants. Juste un goût du temps qui passe, sans impatience ni regret et parfois la fragile connivence avec la mer si douce, si vivante de ses bleus, de ses verts bleuissant au bord du sable plat, immobile sous le soleil.
Je fus de bonne volonté aussi, pour essayer de cerner au plus juste la vie de ce pays sorti depuis 25 ans à peine de l'emprise coloniale, remodelé par un socialisme généreux mais toujours difficile.
Et puis maintenant que deux semaines sont passées, la grisaille de ce printemps sévère m'enserre à nouveau de ses griffes. Il ne me reste rien de l'air léger, de ma fragile insouciance, de cette parenthèse bleue qui me concerne si peu... que quelques notes.

La Havane.
Hôtel Deauville, immeuble moderne, en front de mer dont il est séparé par une large artère, proche de la vieille ville.
Vieille ville : visite nous deux Pierre. Un clair soleil joue à travers les nuages, anime les vieilles façades décrépites des anciennes demeures coloniales, leurs galeries couvertes, leurs colonnades baroques dont les ocres, les jaunes, les verts, sont tannés de soleil et d'indifférence. Une fine crasse, celle de la pauvreté, sans déchets, ni débris stagne au coin des portes fermées. Quelques arbustes rabougris. Une touffe d'herbe vivotant comme par hasard, çà et là piquée d'une fleur involontaire. Des arbres aussi, verts bien sûr, de ce vert caoutchouc des feuillages qui ne transitent jamais par les saisons intermédiaires; les palmiers sont là posés dans le terre-plein central de la grande avenue du Prado à peine plus vivants que ceux qu'on voit aux dépliants des agences.
Nous trouvons cependant un petit jardin plus souriant et plus ombragé. Des jeunes y passent léchant au fond d'un cornet de fort papier gris de la glace pilée arrosée d'un sirop et que vend, pour 0,20 peso (2F), le seul marchand ambulant que nous rencontrons. Non, il y a aussi, sur un trottoir, un marchand d'omelette. Une simple plaque de métal creusée de deux petites cuvettes : une pour l'huile de réserve, l'autre pour la cuisson. Une bouteille de gaz. A la demande, l'homme casse deux œufs dans un bol, les fait frire puis les enserre dans un petit pain qu'il tend au client. Rien d'autre, ni devanture de boutique ni végétation luxuriante. Déjà m'étonne cette sorte de parcimonie qui devait caractériser toute la première partie de notre voyage jusqu'à Pinar Del Rio.
L'après-midi le guide nous fait visiter un petit magasin pour touristes, attenant à une sorte d'atelier de confection où deux ou trois femmes coupent et cousent des bleus de travail . A Pinar Del Rio, nous verrons la fabrique de cigares : deux rangées de tables sommaires où hommes et femmes préparent, coupent, roulent les feuilles de tabac pour en faire les cohibas (cigare en indien), une cinquantaine de personnes environ qui nous font quelques signes clandestinement pour nous réclamer de menus cadeaux (un briquet, un peu de parfum etc...) Nous achetons des cigares à la sortie, 15 F pièce environ. Vu quelques boutiques sommaires où dans trois mètres carrés s'entassent quelques piles de vêtements.
Notre départ, le lendemain matin, est ponctué d'une pluie légère, tout à fait passagère, suivie d’une brise vive et pourtant douce. Bien sûr nous apercevons la ville nouvelle, ses grands immeubles modernes, ses hautes tours, quelques blocs fortifiés, carrés, témoins d'anciennes défenses contre les pirates, la place de la Révolution, la statue de Marty. Et puis de grands placards portant des slogans que nous nous faisons traduire "Préparons nous à la guerre contre l'ennemi" - "Seul le socialisme peut résoudre les problèmes vitaux de l'humanité" - "Les travailleurs de l'Hôtel Pinar Del Rio feront tout leur possible pour économiser et obtenir la victoire".

D’Ouest en est.

D’abord de longs kilomètres à travers des terres délaissées, des habitations sommaires posées au hasard de terrains vagues et où mènent des chemins de poussière ocre. Les palmiers çà et là étoilent le ciel de leur exotisme conventionnel. Quelques villages lépreux, comme endormis dans une implacable crasse. Ces boyos couverts de feuilles de palmier témoignent du passé, de la grande misère de la petite propriété privée qui constitue encore un tiers des terres cultivées. A se demander si, dans cette contrée de l'Ouest, la vie a bien gagné au change depuis la Révolution. Nous sommes à quelque 400 km de la Havane, à quelque 1000 km de Santiago.
Notre première pause est prévue dans un site plus soigné, avec sa piscine de plein air et son cabaret où nous buvons notre premier "morito" qui n'est autre qu'un punch au rhum blanc avec de la glace, du citron, du sucre, le tout orné d'un brin de menthe fraîche. Le repas de midi a lieu dans une grande salle basse où s'entassent au long des tables-tréteaux, plusieurs groupes de touristes que les cars viennent de déverser en ce lieu de rendez-vous. La "cantine" n'est pas mauvaise et le bruit est bientôt couvert par un orchestre cubain assez endiablé. La bonne volonté aidant, une complicité bon enfant s'établit avec ce folklore de rigueur. Puis sous la houlette de notre guide Marguerite nous regagnons notre minibus.
Elle est bien brave Marguerite, 30 ans, sorte de madone cubaine à l'opulente chevelure cuivrée, aux fraîches formes rebondies. Elle nous informe avec beaucoup de conscience, de toutes les beautés, réalisations et richesses de son pays.
Les paysans ont eu à choisir (?) entre leurs anciennes coutumes et le nouveau statut d'ouvriers agricoles. Ceux qui ont renoncé à la vie rude et fruste ont reçu en échange de leur maison et de leurs terres, un logement dans les H.L.M. qui se dressent çà et là dans la campagne et dont beaucoup sont déjà lavés de soleil ou marqués de moisissures insidieuses, mais il y a la salle de bains, l'électricité, le frigidaire, la cuisinière électrique et le climatiseur. Ceux qui n'ont pas été relogés à titre gratuit paient un loyer représentant 10% de leur salaire. Ils ont aussi l'école, les comités de quartiers, la maison des mariages, l'assistance médicale, la semaine de 44 heures (40-48), le magasin d'état pour les produits de première nécessité, bon marché et avec ticket. Sans doute sont-ils plus heureux que les miséreux d'autrefois ou les esclaves des grandes exploitations.
Les grandes exploitations, nous commençons à nous en faire une idée quand nous traversons l'île dans sa partie centrale, en gros de Guama à Varadero où nous devons finir notre séjour. A la hauteur de la Baie des Cochons, nous voyons d'immenses exploitations agricoles, des hectares d'agrumes, de canne à sucre, des champs de sisal, de tabac, des cultures maraîchères : pomme de terre, haricots, tomates, manioc.
Les salaires de base varient de 1 000 à 4 500 francs, assortis de primes diverses. Des équipes de travailleurs sont détachés pour les constructions urgentes, habitations par exemple, et pour un temps pris en compte sur le travail habituel. Ce sont des mini-brigades non spécialisées. Les écoliers mais surtout les étudiants sont également requis un certain temps dans les exploitations agricoles. Les écoles secondaires et pré-universitaires sont en voie d'être toutes installées à la campagne, les élèves y sont internes et rentrent à la maison une fois tous les quinze jours. Une semaine de vacances par trimestre. Deux mois par an.
Pour les plus jeunes, c'est la maternelle de cinq à six, le primaire de six à onze ans, sept heures par jour, cinq jours par semaine.
Tous portent un uniforme.
On ne voit dans les rues, ni tenues négligées, ni mendiants en guenilles.
Nous traversons la ville de Gardana, avec ses bicyclettes et ses calèches, ses vieilles maisons coloniales, ses cheminées d'usines.
Nous visitons le village indien de Guama. Après trois quarts d'heure de navigation bruyante et nauséabonde, nous débouchons du chenal sur un lac important et abordons au village indien reconstitué : cabanes diverses, cabane du grand chef et son sorcier. Tout à l'entour, des statues d'indiens en fer recouvert de terre cuite évoquent les principales activités de ce peuple disparu.
Déjeuner dans un restaurant "typique", tout en bois et feuilles de palmier. Très belle architecture intérieure en rondins polis et luisants, un escalier central en colimaçon semble servir de support à un immense chapiteau conique.
Libre-service pour les entrées et desserts. Ticket pour viande ou poisson. Frites, salades, fruits à volonté.
Au retour, petite halte à la réserve de crocodiles. Bon bain de mer. Sans les crocodiles bien sûr.
Nous allons à Trinibad le surlendemain de notre arrivée à Varadéro. C'est une vielle ville coloniale à quatre bonnes heures de car. Nous y voyons assez peu de choses : un intérieur de maison, pièce unique sous son chapiteau conique, un orchestre populaire dans une cour close, le musée de la révolution contenant surtout des portraits, des photos, des armes, des vêtements et papiers. Nous entrons aussi au musée des Sciences Naturelles, destiné surtout aux étudiants.
A Varadéro c'est la plage, le soleil, la mer, ses couleurs et ses vaguelettes toujours recommencées, sa tiédeur ; notre bungalow est à deux pas, le cabaret sympa à ras des flots, avec ses petits punchs, son tisseur de chapeaux en feuilles de bananier. Le sable est doux, blanc comme la farine, la mer douce, douce tard le soir. Les petits matins, égrillards, quand le soleil sournois guette dans la brise, le châle ou la chemisette qui glisse d'une épaule.
Notre groupe, réduit de quatorze à cinq pour la dernière semaine a encore éclaté. Claudette et Elisabeth ont pris le large pour leurs déambulations diurnes et nocturnes. Monsieur Verdier fait son footing le matin. A peine, sa complaisance à raconter nous retient-elle à table plus longtemps que désiré.
Vu la villa de Dupont de Nemours, vers la pointe de la presqu'île. Style colonial. Toiture en tuile vernissée verte. Terrasse et balcons de bois face à la mer. Intérieur luxueux, meubles à colonnes de bois noir (ébène), plafonds à caissons sculptés. Propriété du richissime industriel qui mit au point le fil nylon en particulier, confisquée à la révolution, aujourd'hui restaurant de luxe dans les salles d'autrefois.
Quelques vadrouilles dans Varadéro, aux boutiques des hôtels : l'International qui jouxte le nôtre, le Cabana del Sol, dont font partie nos bungalows; le Siboney où nous devions primitivement être hébergés. Les boutiques des hôtels sont réservées aux touristes, on y paie en devises, dollars ou francs. A part tabac et alcool, les prix sont un peu supérieurs à ceux qui sont pratiqués en France, pour des marques françaises : Yves Saint Laurent, Rochas, Cartier.
Quelques centres commerciaux, genre Prisu, offrent à côté des produits contingentés, des articles en vente libre, très chers : une paire de chaussures d'homme 1 600 francs, un frigidaire 20 000 francs, un lit 8 000 francs, une mini-chaîne 1 000 francs.
Qui achète ces choses ?
On terminera par le spectacle folklo-exotique de rigueur au cabaret Tropicana à la Havane. Et l'avion de retour.

4 commentaires:

brigetoun a dit…

j'aime lire les voyages des autres à défaut d'en faire, et déguster leurs notations personnelles - merci

Solange a dit…

J'ai lu votre voyage à Cuba avec grand intérêt. J'y suis allée en 2004 et c'est à peine si ça avait changé. Mais quel pays merveilleux avec des gens si sympatiques. Je reviendrai lire la Grèce.

Pralinette a dit…

Eh bien ma chère Micheline, tu en auras des témoignages à apporter à Ambérieu ! Salue bien Valclair de ma part !
J-3 pour moi !
Je t'embrasse fort.

vince a dit…

Tu roulerais pas pour le guide du routard des fois?
m'étonnerait pas!!
En tout cas on sais tout ou presque sur cuba.
manque que la salsa.