8.2.07

L'AMOUR DU METIER

Voici un petit écrit de mon grand oncle dont je vous ai parlé la derière fois.Je l'ai recopié sur des coupures, soigneusement conservées, d'un journal régional où il a tenu une chronique de 1926 à 1936 .On y trouve les reflets divers de cette vie d'autrefois mais ce texte est à verser au dossier des portraits de ceux qui firent de leur métier leur raison de vivre avec dignité.

Les sillons droits

Le père jean Pinette que j’ai bien connu, était un grand vieillard qui n’avait de sa vie quitté ses champs et son village. L’instruction que l’on puise dans les livres ou que dispensent les écoles lui faisait totalement défaut ; mais, par contre, il avait, par l’observation attentive, acquis une foule de notions précises, très utiles dans son métier de cultivateur. Ainsi, nul ne savait, comme lui,prévoir le temps, ce qui lui permettait d’exécuter toujours ses travaux au moment opportun ; nul ne possédait au même degré l’art d’élever les bestiaux et de tirer de l’étable parfaitement tenue des rendements avantageux ; mais là où il triomphait surtout, c’était dans le labourage : appuyé sur la charrue que tiraient sans h^te deux robustes montbéliardais, il creusait un sillon si régulier qu’on l’eût dit tracé au cordeau ; arrivé au bout du champ, il se retournait et constatait avec satisfaction que pas une motte de terre ne s’écartait de la lignr droite ; ses voisins souriaient de ce qu’il regardait comme une manie puérile, mais ils étaient en même temps jaloux d l’ habileté professionnelle du père jean .

Un jour d’automne,_c’était à l’époque où l’on prépare les terres pour les semailles_ il se rendit à son champ, comme d’habitude, dans le dessein de labourer. Ayant largement d »passé » les septante », il sentait, d’année en année, ses jambes devenir plus faibles, ses bras perdre leur vigueur, il lui semblait que sa tête était devenue si pesante qu’il avait peine à la redresser ;il se fatiguait davantage, mais pourtant on n’avait pas constaté encore un amoindrissement dans la qualité de son travail. Néanmoins il était triste, inquiet, et il attaqua le premier sillon avec une sorte d’angoisse ; malgré lui, ses mains tremblaient sur les mancherons, son pied trébuchait et la sueur couvrait son visage. Parvenu à l’extrémité du champ, il s’arrêta pour regarder la ligne qu’il venait de tracer : elle était sinueuse ; ici le soc s »était enfoncé profondément, tandis que là il avait à peine effleuré le sol, on eût dit le pauvre essai d’un débutant malhabile…

Le père Jean comprit : c’était le déclin, c’était la fin… la mort dans l’âme, il détela les bœufs, abandonna ses outils et, sans dire un mot, il revint à la ferme qu’il devait bientôt quitter pour aller prendre son repos à côté des anciens, au cimetière du village. Sur son humble tombe, on aurait pu inscrire cette courte et élogieuse épitaphe, exacte dans tous les sens : Durant sa vie, il n’a jamais tracé que des sillons droits

(menus propos par Félix Mavet)

4 commentaires:

marie.l a dit…

très émouvant !

Anonyme a dit…

Etonnant. Je me vois bien avoir pu écrire ça. Sauf qu'en mon temps, les boeufs étaient devenus chevaux. Mais je revois mon oncle du Prieuré, les mains qui serraient les manches, le buste en avant, pour que le soc pénètre de juste ce qu'il faut...
Autre petit bonheur : Félix a bien voulu se matérialiser aujourd'hui.
Très bon week-end à tous les deux

Brigetoun a dit…

la merveille que c'est d'avoir un métier ! de l'avoir vraiment

Anonyme a dit…

Superbe ! Un bon et beau texte. St-Etienne... je connais bien mon fils y vit depuis quelques années maintenant. J'aime cette ville. Bises amicales et bon week end.